Cette année encore, le 7eme Art ne pourra faire l’impasse sur plusieurs sujets d’une actualité brûlante, qu’il s’agisse entre autres des guerres qui de l’Ukraine, à Gaza en passant par le Soudan, agitent la géopolitique, ni de ces autres violences au sein de la société, qu’illustre la condamnation de Gérard Depardieu pour agressions sexuelles, prononcée tribunal correctionnel de Paris, le jour de l’ouverture de la 78e édition du Festival de Cannes. L’occasion de mettre une fois de plus à l’honneur un cinéma exigeant et porteur de mémoire, parmi les œuvres qui font partie de la sélection, C’est d’ailleurs ce qui conduit Women eLife à mettre un coup de projecteur sur « Lumière pâle sur les collines » un film de Kei Ishikawa, qui sera présenté le 15 mai, dans la section Un Certain Regard. Adapté du tout premier roman de Kazuo Ishiguro, A Pale View of Hills, le film suit Etsuko, une femme japonaise désormais installée en Angleterre, qui replonge dans les souvenirs de son enfance, dans les années qui ont suivi bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, les 6 et 9 août 1945. À travers ce personnage hanté par les fantômes de son passé et de ceux qu’elle a laissés derrière elle, Kei Ishikawa signe un film tout en pudeur et en mélancolie, où les paysages calcinés et les âmes égarées témoignent du prix humain et moral de la guerre. Alors que le climat géopolitique mondial est marqué par une recrudescence des tensions nucléaires et que plusieurs grandes puissances n’hésitent plus à brandir la menace atomique comme ultime outil de dissuasion, le film offre un rappel salutaire de ce que signifie réellement l’arme nucléaire, au-delà des stratégies et des doctrines militaires. À travers la douleur silencieuse de ses personnages et la beauté tragique de ses images, réalisateur japonais Kei Ishikawa, interroge indirectement notre époque : que reste-t-il des leçons de Nagasaki, quand le spectre de la bombe plane à nouveau sur le monde ? De plus, dans son film, les femmes portent le poids des silences et des drames d’un monde qui, même au bord de l’abîme, refuse de les entendre. Etsuko, qu’incarne magnifiquement Suzu Hirose, est de ces héroïnes discrètes, que l’Histoire oublie et que le cinéma — quand il est grand — rend à leur dignité. À travers ses souvenirs de Nagasaki, au lendemain de l’attaque nucléaire, c’est une jeunesse fauchée et une maternité meurtrie qui nous sont données à voir. Ce film ne brille pas seulement la beauté plastique des images ou la délicatesse de l’adaptation du roman de Kazuo Ishiguro. C’est ce qu’il raconte, à demi-mot, sur les femmes dans l’histoire et sur le monde d’aujourd’hui. Car pendant qu’Etsuko tente de survivre dans une ville calcinée et de composer avec les blessures invisibles, les hommes de pouvoir continuent, dans le monde réel, de jouer avec la menace atomique comme on manie un vieux jouet dangereux. Le récit nous murmure que derrière chaque bombe, ce sont des mères, des sœurs, des amantes et des filles qui sont condamnées à vivre avec les cendres. Et ce constat, terriblement actuel, résonne d’autant plus fort que, dans le climat géopolitique du moment, les arsenaux nucléaires redeviennent des arguments qu’on agite dans les discours et qu’on cache à peine derrière le vernis diplomatique. La force de « Lumière pâle sur les collines » est de nous rappeler qu’avant d’être une « dissuasion stratégique », l’arme nucléaire a d’abord été un massacre de civils, de femmes surtout, souvent reléguées à la marge des récits officiels. Et qu’aujourd’hui encore, ce sont elles qui portent la mémoire des villes rasées et des familles éteintes. En mettant en scène une résilience féminine sur fond de désastre, Kei Ishikawa offre à Cannes un film où la mémoire et la géopolitique se croisent, et où les voix des femmes ne demandent qu’à être entendues. Bien que ce film ne puisse prétendre changer le monde en proie à un extrême climat de tension, « Lumière pâle sur les collines » se veut plus qu’un simple film de mémoire. Il interroge la capacité des sociétés à panser leurs blessures et à tirer des enseignements du passé, dans un contexte international où la logique de l’escalade nucléaire semble redevenir un levier diplomatique. Avec un casting impeccable — Suzu Hirose, Fumi Nikaidō et Yō Yoshida — et une mise en scène sobrement bouleversante, Kei Ishikawa signe un film qui rappelle que derrière chaque détonation et chaque menace nucléaire, ce sont des vies ordinaires, des familles, des enfants, qui s’effacent à jamais. En choisissant de présenter ce film dans la section Un Certain Regard, le Festival de Cannes donne à voir des personnages, et entendre des voix singulières et courageuses, capables de lier mémoire historique et inquiétudes contemporaines. Lumière pâle sur les collines offre un miroir sombre et nécessaire face aux menaces et défis auxquels notre époque se trouve confrontée.