« Mon beau tableau, peins-moi la vérité »
Face à Degas, Renoir ou Toulouse-Lautrec, le nom de Valadon semble ne
pas avoir autant marqué la postérité. Pourtant, on lui doit une nouvelle
quête artistique qui prône l’authenticité et le naturel des corps, point
d’ancrage des générations d’artistes à venir. Women eLife redonne ses
lettres de noblesse à cette figure oubliée de la fin du XIXe et du début du
XXe siècle, magnifiée par une rétrospective présentée au Centre
Georges Pompidou jusqu’au 25 mai.
Silhouette chaloupée, courbes sensuelles, regard félin, les femmes
représentées généralement sur les tableaux incarnent cette perfection
corporelle, sortes de doubles terrestres de Vénus, déesse de l’amour et de la
beauté. Il suffit de se promener dans n’importe quel musée parisien, du
Musée du Louvre, en passant par le Petit Palais ou le Musée Carnavalet pour
donner raison à cette affirmation.
En ce mois de janvier, le Centre Pompidou a décidé de tenir tête à cette
représentation idéale en mettant en scène son revers. Comment ? Par le biais
de la carrière prolifique de Suzanne Valadon, porte-parole d’une nouvelle
manière de peindre les corps. Ses coups de pinceaux révèlent les marques
du temps, les bourrelets, les double-mentons, toutes ces soi-disant
imperfections qui rendent des êtres uniques (et humains). Les silhouettes se
veulent dépouillées de tout artifice, à rebours des canons esthétiques du XIXe
siècle qui les enferment dans une perfection inatteignable. La femme en tant
que muse, objet de désir, représentée à travers un regard masculin change
alors de statut en devenant maîtresse de sa propre corporalité.
Pour que cette quête effrénée de vérité puisse s’accomplir, Suzanne Valadon
revient à l’essence même de l’être humain, à son corps nu primitif. Ce
sous-genre artistique très codifié qui présente des hommes dont la beauté est
synonyme de musculature bien dessinée et d’une virilité assumée, est réservé
aux hommes. La peintre se réapproprie ce canon esthétique genré pour
esquisser des portraits de femmes nues dans l’intimité de leur salle de bain,
sortant de la baignoire ou bien domptant leur chevelure. La plupart du temps,
les rôles sont inversés et ce sont les femmes qui posent nues pour les artistes
masculins, comme l’a fait la mère de Maurice Utrillo au début de sa carrière.
Née Marie-Clémentine Valadon, son surnom de “Suzanne” vient d’ailleurs de
ce premier pan de son parcours. Le peintre Toulouse-Lautrec, qui était alors son amant,
l’a surnommée ainsi en référence à la Suzanne biblique, nue
parmi les vieillards (les peintres pour lesquels elle pose).
Tout commence en 1909 lorsqu’elle s’attèle au premier nu de sa collection
baptisé Adam et Ève. Sauf que la toile n’a de religieux que le nom. Adam est
en réalité un double de son amant André Utter et Ève elle-même. Une
célébration d’une relation amoureuse personnelle, plus triviale, qui fera
scandale. Suzanne Valadon ne se contente pas de s’emparer de cette
thématique controversée mais innove également avec les personnages
qu’elle peint. Les hommes illustres, auréolés de gloire, seuls personnages
admis alors sur les toiles, laissent place à la famille de Valadon. Son fils
Maurice Utrillo, son amant André Utter (qui est aussi l’ami de son fils, d’où la
polémique liée à leur relation) et sa mère Madeleine Valadon deviennent les
sujets favoris de l’artiste qui met à mal les règles esthétiques de son époque.
Pensifs, dépressifs, ridés : ses proches sont représentés dans leur plus pure
réalité. Dans ses autoportraits, Valadon ne s’épargne pas non plus et dévoile
sa lucidité face à sa silhouette qui se modifie devant le miroir : “Il faut être dur
avec soi, avoir une conscience, se regarder en face”
. Miroir, mon beau miroir, qui est la plus éclairée ? Suzanne Valadon, résolument…
Suzanne Valadon, exposition jusqu’au 25 mai au Centre Pompidou

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