REGARD SUR DEUX FEMMES ARCHITECTES QUI ONT SU RELEVER BIEN DES DÉFIS

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Lorsqu'on apprend qu'un important projet d'aménagement territorial en matière d'urbanisme et d'architecture se trouve totalement remis en question pour cause de changement climatique, et qu'on prévoit d'évoquer les solutions...

Lorsqu’on apprend qu’un important projet d’aménagement territorial en matière d’urbanisme et d’architecture se trouve totalement remis en question pour cause de changement climatique, et qu’on prévoit d’évoquer les solutions apportées par des architectes pour pallier ce type de situation, on ne peut se priver d’établir un lien. Alors de quoi s’agit-il ?

En projetant d’aménager l’ÉcoQuartier Nouveau Bassin sur la Presqu’île de Caen (Calvados), la métropole normande n’imaginait pas son projet futuriste se heurter si tôt aux réalités brutales du changement climatique. En cause : un rapport d’experts évoquant des conséquences physiques très concrètes, notamment une élévation possible d’un mètre du niveau de la mer d’ici 2100. Pour les futurs habitants, la menace d’inondations était claire avec les risques récurrents chaque année, durant de longues périodes.

Pourtant, la localisation de cet écoquartier était idéale. Situé à dix minutes à pied de la gare, face à la grande médiathèque Alexis de Tocqueville conçue par Rem Koolhaas, le complexe prévoyait la construction de 2 500 logements, de commerces et de locaux d’artisans au cœur d’un pôle culturel dynamique. Mais en dépit de l’intérêt passionné suscité pendant plusieurs années, malgré la délivrance de toutes les autorisations administratives et le choix des promoteurs, le projet a dû être définitivement abandonné.

Face à cette capitulation au regard d’ évènements naturels prévisibles et clairement mis en évidence, Women eLife a voulu pousser plus avant la réflexion en posant la question de savoir si les solutions face au défi climatique résidaient précisément dans un changement radical de regard sur l’acte de bâtir.

L’occasion pour un magazine féminin ouvert sur le monde de s’arrêter sur les idées, projets et actions de deux femmes architectes qui, chacune à leur manière, refusent la fatalité et témoignent de la pertinence des réponses qu’elles sont en mesure d’ apporter pour remédier au problème.

l’art du soin et de la résilience au ras du sol

À commencer par Yasmeen Lari, une architecte pakistanaise qui a su relever les défis d’un urbanisme durable capable de répondre aux besoins de populations confrontées aux risques climatiques. Aujourd’hui âgée de plus de 80 ans, cette femme incarne une révolution tranquille mais farouche. Première femme diplômée en architecture de son pays, icône autrefois célébrée pour ses édifices monumentaux destinés aux élites financières, elle a opéré un virage à 180 degrés pour mettre son génie au service des oubliés de la mondialisation et des victimes du chaos climatique au Pakistan. Là où d’autres cherchent à laisser une empreinte indélébile dans la pierre, elle s’est fixée pour dessein de panser les plaies de la terre et des hommes.

Pour comprendre l’audace de cette pionnière, il faut remonter aux années 1960, lorsqu’elle parvient à imposer sa silhouette et sa rigueur scientifique sur des chantiers exclusivement masculins, brisant un à un les plafonds de verre d’une société profondément patriarcale. Mais sa véritable consécration – celle qui résonne aujourd’hui comme une leçon magistrale pour notre siècle – intervient lorsqu’elle prend la décision de fonder l’architecture « Low-Tech » et zéro carbone.

En substituant le ciment polluant par des matériaux ancestraux comme le bambou, la chaux et la terre crue, Yasmeen Lari ne conçoit pas seulement des abris capables de résister aux inondations dévastatrices ; elle redonne le pouvoir aux communautés locales, et plus particulièrement aux femmes rurales. À travers son programme emblématique de poêles en terre surélevés, les Chulahs, elle a sorti des milliers de foyers de la précarité sanitaire, transformant la cuisine traditionnelle en un espace de salubrité et de fierté. Son œuvre nous rappelle avec force que le leadership féminin en architecture possède cette capacité unique de lier l’éthique à l’esthétique, prouvant que les plus grandes révolutions naissent parfois au ras du sol.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’Institut royal des architectes britanniques (RIBA) a attribué la médaille d’or royale 2023 pour l’architecture au professeur Yasmeen Lari, première femme architecte du Pakistan.

l’audace de la forme et le réenchantement urbain

Si le dessein de Yasmeen Lari s’ancre dans la terre et la réparation d’urgence, le leadership féminin en architecture sait aussi s’emparer des technologies les plus pointues pour conquérir le cœur des grandes métropoles occidentales. Changer le monde par l’architecture ne se résume pas à un seul modèle. Là où Yasmeen Lari choisit l’effacement de l’architecte au profit de l’autonomie des habitants, Manuelle Gautrand, architecte française de renommée internationale, s’impose comme une « autrice » incontournable de l’espace public.

Première femme à remporter le prestigieux Prix Européen d’Architecture, elle s’est fait un nom dans un milieu feutré en opposant une poésie géométrique radicale à la monotonie grise des alignements de béton. Qu’il s’agisse de draper le showroom Citroën des Champs-Élysées d’une majestueuse verrière en losanges ou de sculpter l’ensemble Belaroia à Montpellier comme un pliage d’acier et de lumière, son dessein est limpide : offrir un signal visuel fort, un repère esthétique qui stimule le quotidien du citadin. Manuelle Gautrand prouve qu’une femme peut dompter des chantiers d’une complexité technique absolue et insuffler de l’émotion là où la commande publique n’exigeait parfois que du fonctionnel.

Ce qui réunit finalement la bâtisseuse des pauvres et la magicienne des métropoles dépasse la question des styles ou des budgets. Ce qui les caractérise, c’est un refus farouche du compromis et de la standardisation. L’une soigne la société par la base en redonnant leur dignité aux foyers ; l’autre insuffle de la vie et de la fierté civique au cœur de nos villes denses. Deux visages d’une même audace qui rappellent que lorsque les femmes dessinent nos espaces, l’architecture cesse d’être une simple démonstration de force pour redevenir un art de l’ambition humaine.

Bâtir l’avenir au féminin : vers un changement de paradigme

En mettant en miroir les trajectoires de Yasmeen Lari et de Manuelle Gautrand, une évidence s’impose : le regard des femmes sur l’architecture ne se laisse enfermer dans aucune case. Qu’il s’exprime dans le dénuement salvateur d’une structure en bambou ou dans la haute technicité d’une façade de verre, leur génie réside dans cette capacité à ramener le projet à sa juste échelle : celle de l’humain. Elles ne construisent pas pour flatter l’ego de la pierre, mais pour habiter le monde avec sens, responsabilité et poésie.

Pourtant, le chemin vers un changement de paradigme reste long. Si les écoles d’architecture comptent aujourd’hui une majorité d’étudiantes, les sommets de la profession — les grands cabinets, les jurys internationaux et les maîtrises d’ouvrage majeures — demeurent encore trop souvent l’apanage d’un entre-soi masculin. C’est d’ailleurs là tout l’enjeu des années à venir. Car celui de nos villes et de nos territoires ne pourra pas se concevoir sans cette pluralité de visions. Permettre aux jeunes femmes d’accéder pleinement aux commandes des grands chantiers, c’est s’assurer que les espaces de demain seront pensés avec le pragmatisme, l’inclusivité et la conscience écologique que ces pionnières ont si brillamment défrichés.

Yasmeen Lari et Manuelle Gautrand ont prouvé que les femmes ne se contentent plus de traverser l’espace public : elles le dessinent, le structurent et le réenchantent. Pour les générations futures de bâtisseuses, la voie est désormais tracée. Il ne leur reste plus qu’à continuer de bousculer les lignes, pour que l’architecture de demain s’écrive, enfin, à parts égales.

De quoi inviter la métropole de Caen — et bien d’autres municipalités confrontées à des situations d’urgence — à s’inspirer profondément de la philosophie de ces femmes architectes visionnaires. Leurs projets qui se sont traduits concrètement en réalisations sur différents terrains, tendent à prouver qu’en termes d’urbanisme, aucune impasse n’est une fatalité lorsque l’on accepte de changer de paradigme et de faire confiance à des compétences qui ont largement fait leurs preuves.

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