« CACHEZ CE SEIN QUE JE NE SAURAIS VOIR SUR TAPIS ROUGE » AU FESTIVAL DE CANNES

Ce contenu est réservé aux membres. Vous devez être connectés pour le voir. Pas encore membre ? Rejoignez-nous.
Non, il ne s'agit pas d'un remake du Tartuffe de Molière qui, il y a près de quatre siècles, à travers cette célèbre réplique, fustigeait déjà cette hypocrisie sociale qui,...

Non, il ne s’agit pas d’un remake du Tartuffe de Molière qui, il y a près de quatre siècles, à travers cette célèbre réplique, fustigeait déjà cette hypocrisie sociale qui, sous prétexte de morale et de bienséance, prétendait régenter le corps des femmes.

Il ne faut pas confondre admiration et perversion, pas plus que réalité et fiction.

Car au rythme où vont les choses concernant les corps de femmes, combien de dessins, peintures, sculptures, œuvres architecturales, ballets, films et pièces de théâtre, devront être censurés ? 

La réplique fameuse, où Tartuffe s’offusque à la vue d’un simple décolleté, alors qu’il brûle intérieurement de désir coupable, n’a rien perdu de son acuité. Mais elle résonne aujourd’hui de manière troublante alors que, pour sa 78ᵉ édition, le prestigieux Festival de Cannes, a dit-on rappellé à l’ordre ses invitées féminines : pas de seins visibles, pas de robes trop dénudées sur le tapis rouge. Toutefois, fort heureusement, à en croire les premières images des stars féminines défilant sur tapis rouge, il n’en est rien.

Il n’en demeure pas mois vrai que l’information a circulé presque discrètement, via des consignes aux attaché(e)s de presse et aux équipes d’accueil. Si Cannes a toujours édicté un code vestimentaire strict — robe de soirée longue pour les femmes, smoking pour les hommes — cette année, le festival semble vouloir renforcer le contrôle des tenues féminines, proscrivant les décolletés trop plongeants et les transparences jugées « indécentes ». Ironie mordante quand on sait que ce même Festival s’affiche comme le temple de la liberté créative, de l’audace et de la modernité artistique.

On pourrait sourire de ce clin d’œil involontaire à Molière si la question n’était pas si sérieuse et fasse écho au mouvement #Metoo. Car derrière cette apparente volonté de maintenir un cadre « chic et élégant », se cache une réalité plus dérangeante : le corps des femmes continue d’être un enjeu public, un objet de surveillance et de régulation sociale. Que ce soit dans les palais des festivals, dans les stades, les rues ou les écoles, il reste soumis à des injonctions contradictoires : être désirable sans jamais être provocant, séduisant sans jamais transgresser les limites arbitrairement fixées par d’autres.

Le tapis rouge de Cannes a toujours été un théâtre de ces injonctions. Qui se souvient qu’en 2015, plusieurs femmes avaient été recalées à l’entrée des projections officielles pour avoir osé porter… des sandales plates ? Le talon aiguille obligatoire disait alors beaucoup de la manière dont on attend des femmes qu’elles se conforment à une image normée, coûte que coûte.

Aujourd’hui, en pleine époque de revendication des droits des femmes et de dénonciation des violences sexistes et sexuelles dans le milieu du cinéma — avec l’écho encore vif de l’affaire Weinstein et du mouvement #MeToo — cette crispation autour du vêtement et de la nudité féminine interroge. Que redoute-t-on vraiment en 2025 ? Que la poitrine d’une actrice, la transparence d’un tissu ou la légèreté d’une robe ne fassent vaciller le fragile vernis de bienséance d’une industrie qui, depuis trop longtemps, valorise la femme pour son image plus que pour son talent ?

Le cinéma, art de la suggestion et du dévoilement, a pourtant toujours joué avec les frontières de la représentation. Refuser aux femmes la liberté de disposer de leur apparence, c’est perpétuer une vieille tradition de censure, où ce n’est jamais le regard du voyeur qu’on condamne, mais l’objet de son désir. Comme Tartuffe qui feint la vertu en accusant la femme d’être responsable de l’émoi qu’elle suscite, certains organisateurs préfèrent réguler les décolletés que questionner la nature de ce regard.

Alors oui, cette réplique de Molière mérite d’être entendue à nouveau, mais pour en inverser le sens : « Couvrez ce regard qui ne saurait tolérer ». Car ce n’est pas aux femmes de dissimuler leurs corps pour épargner les pudeurs sélectives et les désirs mal assumés. C’est à notre société de réapprendre à regarder autrement.

Dans un monde où les frontières entre liberté et contrôle, entre image publique et intimité, sont constamment redéfinies, il est grand temps que les festivals de cinéma, temples de la création, donnent l’exemple. Et qu’ils comprennent enfin qu’une poitrine, qu’un corps, qu’un vêtement n’ont rien d’indécent. Un juste retour à la raison s’impose tout comme le respect dû aux femmes quelles qu’elles soient. Sinon l’indécence, viendrait à se loger dans des normes oppressantes qui leur sont encore imposées et les privent de leurs droits.

Retour à la bibliothèque Women e-Life :

Partager cette chronique :

Formulaire de contact

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *