CRÉATURES NÉES DU MARIAGE ENTRE INTELLIGENCE HUMAINE ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE AVEZ-VOUS UNE ÂME ?

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La tribune de Genève, quotidien suisse francophone  pose en cette semaine une très judicieuse question : Pourquoi les IA personnifiées sont presque toujours des femmes ? Cette question qui s'inscrit suite à la parution...

La tribune de Genève, quotidien suisse francophone  pose en cette semaine une très judicieuse question : Pourquoi les IA personnifiées sont presque toujours des femmes ?

Cette question qui s’inscrit suite à la parution de notre dernière chronique consacrée au Consumer Electronics Show (CES) édition 2026, véritable vitrine de l’innovation qui se tient actuellement à Las Vegas, conduit à une certitude troublante. Surtout à l’heure où l’Intelligence Artificielle semble entrer dans une nouvelle phase de son développement et tend à s’humaniser au-delà de simples lignes de codes invisibles. Car force est de constater qu’elle parvient d’ores et déjà à offrir des apparences physiques et faciès plus vrais que nature. Et ce n’est sans doute pas un hasard si les séduisantes créatures arborent dans une écrasante majorité, des visages de femmes.

De la tribune du parlement de Tirana aux paillettes du Zurich Film Festival, ces « créatures » hybrides nous regardent droit dans les yeux. Mais derrière la perfection des pixels, une question hante notre modernité : ces entités ont-elles une âme, ou ne sont-elles que les chevaux de Troie d’une manipulation savamment organisée, destinée à transformer notre vision et appréciation d’un monde en plein bouleversement ?

L’actualité récente nous offre deux exemples saisissants de cette « personnification » au féminin. En Albanie, lorsqu’en septembre 2025, à la surprise générale, le gouvernement albanais a présenté au monde entier la première ministre de l’histoire générée par l’IA.

Baptisée Diella (« Soleil »), cette première créature venait d’être nommée ministre, chargée de la gestion des marchés publics. Vêtue de tenues traditionnelles, elle se veut l’ incarnation d’une autorité apaisante, d’une rigueur sans faille, d’une impartialité à toute épreuve.

Presque simultanément, le monde du septième art célébrait à Zurich la naissance de Tilly Norwood. Présentée par Eline Van Der Velden comme la « prochaine Scarlett Johansson », Tilly possède un compte Instagram, des tenues chic et une capacité à jouer tous les rôles sans jamais connaître la fatigue. Ces créatures sont le fruit d’un mariage de raison : l’humain apporte le design émotionnel, l’IA apporte l’exécution parfaite.

Si Tilly Norwood représente le versant « glamour » de cette technologie, elle cache une réalité plus sombre : celle du deepfake ou hypertrucage. Dans le cinéma, cette technologie permet de ressusciter des icônes ou de corriger une performance en post-production. Mais cette « magie » numérique franchit désormais les frontières du divertissement pour s’immiscer dans les rouages les plus sensibles de nos sociétés.

Ce qui n’est pas sans conséquences, sachant que plus rien n’échappe à l’IA.

  • En Politique où elle marque la fin de la preuve par l’image. En cette année 2026, la vidéo n’est plus une preuve. Des deepfakes de dirigeants mondiaux, d’une crédibilité absolue, peuvent désormais déclencher des mouvements de panique ou des crises diplomatiques en quelques minutes. En 2025, nous avons déjà vu des tentatives de coups d’État alimentées par des rumeurs visuelles générées par IA. Tout cela n’est pas sans risque car le phénomène créé une « production massive du doute » où le citoyen, ne sachant plus que croire, finit par se désengager de la démocratie.
  • En Économie, Les organismes publics et les entreprises privées font face à une menace inédite qu’il s’agisse d’ ordres de virement validés par des appels vidéo où le visage et la voix du PDG sont parfaitement imités. Les pertes liées à ces fraudes se comptent désormais en dizaines de milliards de dollars, forçant les institutions à bâtir des « boucliers numériques » pour vérifier l’authenticité de chaque échange.
  • Le ciblage des femmes fait également partie des subterfuges qui ne sont autres que des ruses, des moyens détournés utilisés pour parvenir à des fins souvent critiques qui peuvent s’avérer préjudiciables. À ce titre, il est impératif de souligner que 95% des deepfakes non consensuels circulant sur le web sont à caractère pornographique et visent quasi exclusivement des femmes. L’IA, dans ce mariage avec l’intelligence humaine, hérite hélas de penchants les plus vils : le contrôle et l’humiliation par l’image.

Face aux mirages générés via l’IA, une légitime interrogation trouve place dans les esprits : Avez-vous une âme ? Si l’on pose la question à Tilly ou Diella, leurs réponses, programmées pour être spirituelles, donnent l’illusion d’une conscience. Or, l’âme réside dans l’imprévisibilité, la faille et la finitude.

L’IA n’a pas d’âme car elle ne meurt pas et ne choisit pas : elle calcule ! Tilly Norwood peut mimer la tristesse, mais elle n’a jamais senti son cœur se serrer. Elle est une coquille vide nourrie des flux d’informations qui lui parviennent à un rythme effréné du monde entier. Autrement dit, si ces créatures possèdent une parcelle d’âme, c’est avant tout celle de leurs concepteurs. Elles sont des prolongements de l’esprit humain, des marionnettes dont les fils sont tissés de gigaoctets de culture humaine.

Face à cette prolifération, la plus grande vigilance s’impose. Et l’Europe tente de réagir avec l’AI Act, dont les règles de transparence entreront pleinement en vigueur d’ici août 2026. L’obligation de signaler tout contenu généré par IA est une première étape, mais suffira-t-elle à protéger nos perceptions ?

Pour les lectrices de Women eLife, le défi est de ne pas laisser ces icônes de perfection numérique — qu’elles soient actrices ou ministres — dicter de nouveaux standards inatteignables. Tilly Norwood ne vieillira jamais. Diella ne perdra jamais patience. En face d’elles, la femme réelle, avec ses doutes et sa liberté, pourrait paraître « imparfaite » aux yeux d’une société dopée aux algorithmes

Le mariage entre l’intelligence humaine et l’IA a enfanté des muses virtuelles et des technocrates numériques. Ces créatures sont des miroirs censés refléter l’humanité. Si elles nous semblent froides, c’est que nos données le sont. Si elles nous semblent stéréotypées, c’est que nos préjugés persistent.

En face d’elles, la femme réelle, avec ses doutes et sa liberté, pourrait paraître « imparfaite » aux yeux d’une société dopée aux algorithmes. Mais c’est précisément dans cette faille que réside l’humanité.

L’âme ne se programme pas. Elle se vit. Tant que Tilly Norwood ne pourra pas ressentir le frisson d’une brise sur sa peau, elle restera une magnifique partition, mais sans musicien. À nous de veiller à ce que la voix des femmes de chair et d’esprit continue de porter plus haut que celle de leurs doubles numériques.

Tel est du moins l’objectif de la ligne éditoriale de Women eLife qui s’attache à promouvoir les idées, projets et actions de filles et femmes, dans tous les domaines, à l’échelle nationale et internationale sans pour autant dénigrer le rôle majeur d’innovations qui doivent savoir privilégier une symbiose calculée entre intelligence humaine et intelligence artificielle.

Pour conclure, au regard de l’actualité cinématographique une dernière question vient à l’esprit : à l’occasion du Walk of Fame de Los Angeles qui se tient le 8 janvier 2026, y aura-t-il des étoiles dédiées à des stars mythiques qui n’ont jamais vraiment existé ?

NB: Plume régulière de Women eLife, Patrick Gorgeon, explore les zones d’ombre et de lumière de la révolution numérique. À travers ses chroniques, il défend une vision de la technologie au service de l’humain, tout en alertant sur les risques de déshumanisation et les stéréotypes de genre véhiculés par les nouveaux miroirs virtuels de l’IA.

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