Si le cinéma ne devait montrer que des images édulcorées, aseptisées, et conformes à des standards toujours mouvants, le 7ᵉ art deviendrait une sorte d’armoire stérile à pensées soigneusement censurées. Les longs-métrages se réduiraient alors à des contes de fées, conçus pour bercer spectateurs et spectatrices dans l’illusion d’un monde propre, uniforme, et irréprochable. Mais est-ce vraiment cela que l’on attend de la fiction et de ses pouvoirs ?
La récente rediffusion sur Arte du sulfureux Basic Instinct a fait resurgir cette interrogation. Ce thriller psychologique, devenu culte en partie pour son audace érotique et son ambiguïté morale, ne pourrait probablement plus être réalisé tel quel aujourd’hui. Dans un climat culturel où chaque image, chaque dialogue est soumis à un examen minutieux, une œuvre aussi transgressive semble presque anachronique. Pourtant, c’est précisément cette liberté que le cinéma a toujours su incarner : un espace où les tabous sont explorés, questionnés, et parfois même provoqués.
Ce questionnement a pris une dimension plus aiguë encore avec la disparition de Bertrand Blier, ce géant du cinéma français décédé le 20 janvier à l’âge de 85 ans. En 1974, son film Les Valseuses avait été salué comme un souffle de liberté dans un monde encore engoncé dans ses conventions morales. Aujourd’hui, cet hymne à la rébellion est souvent revisité sous le prisme post-#MeToo, certains y voyant une complaisance coupable envers les agressions sexuelles et les comportements toxiques. Ce regard, cinquante ans après la sortie du film, suscite une question légitime : jusqu’où la réévaluation morale des œuvres du passé, mais aussi actuelles peut-elle aller ?
Le débat n’est pas nouveau, mais il a pris une intensité particulière ces dernières années. D’un côté, il est essentiel de reconnaître que certaines représentations d’hier contribuaient à banaliser des comportements condamnables. De l’autre, on peut s’interroger sur l’efficacité d’un tel nettoyage rétrospectif. Effacer ou condamner les œuvres dérangeantes permet-il réellement d’assainir la société ?
Peut-on sérieusement croire qu’en expurgeant les archives cinématographiques des images ou récits jugés problématiques, on évitera au sein de la société les abus en tous genres ? Le cinéma est-il responsable des dérives qu’il expose, parfois avec brutalité, sur grand écran ? Ou bien est-ce précisément en montrant ces zones d’ombre qu’il nous incite à y réfléchir ?
Cette tension entre le passé et le présent du cinéma révèle une lutte plus large : celle d’une société qui cherche à se réconcilier avec ses propres contradictions. La fiction n’a jamais prétendu être le miroir parfait de la réalité, encore moins un guide moral. Elle est un prisme, une exploration, parfois un exutoire. L’idée de vouloir la confiner dans les limites d’un cadre moral acceptable à un moment donné de l’histoire, c’est risquer d’en appauvrir l’essence.
Bertrand Blier, comme Paul Verhoeven avec Basic Instinct, a osé explorer des territoires interdits, des marges inconfortables où le désir, la violence, et la transgression cohabitent. Plutôt que de condamner ces œuvres, ne serait-il pas plus pertinent de les interroger ? Et surtout, de laisser au spectateur la liberté d’en tirer ses propres conclusions ?
Le cinéma ne doit pas être propre. Il doit être libre. Et cette liberté est souvent dérangeante, mais elle est aussi essentielle !
De plus, à l’heure des réseaux sociaux et du développement fulgurant de l’intelligence artificielle, cette liberté même semble plus que jamais menacée. Les algorithmes des plateformes, en orientant nos choix et nos opinions, nous enferment souvent dans des bulles confortables où la confrontation à l’altérité est réduite. Quant à l’IA, elle pourrait bientôt devenir créatrice d’œuvres, mais sous quel contrôle ? Avec quels biais ? Une intelligence artificielle, si brillante soit-elle, ne saura jamais reproduire la complexité du regard humain ni assumer la part d’imperfection, de controverse, et d’audace qui fait la grandeur du cinéma.
Il revient alors aux créateurs, aux spectateurs, et à la société tout entière de défendre un art libre, ouvert aux questionnements et aux provocations. Car sans cette liberté, le cinéma ne serait plus qu’un reflet aseptisé de nos existences, à l’image des filtres d’Instagram ou des avatars lissés du métavers. Et ce jour-là, ce ne sera pas seulement le 7ᵉ art qui aura perdu son âme, mais une part essentielle de notre humanité.
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